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LE
SUJET
Le naturel est à la mode
!
Je crois qu'il faut en effet partir de ce constat,
que LE NATUREL EST A LA MODE, aussi bien pour les cosmétiques
naturels, les sites ou les paysages naturels, etc., que pour l'alimentation
NATURELLE par rapport à une alimentation bourrée d'additifs
CHIMIQUES ou colorants ARTIFICIELS. D'ailleurs il suffit de voir les
pubs, un peu partout, et les chiffres d'affaire des produits bio aussi
bien dans les magasins spécialisés que dans les grandes
surfaces. On dira donc que "le naturel" en général,
jouit d'un bon préjugé par rapport à tout ce qui
est artificiel ou chimique. Une fois qu'on a fait ce constat, on peut
essayer de prendre un peu de recul et de comprendre d'où vient
cette fascination du naturel, disons de cette soi-disant "sagesse"
de la nature qu'on devrait suivre, à laquelle on devrait se conformer.
Dès qu'on réfléchit un peu, on voit qu'il y a des
paradoxes, à suivre cette nature. J'en vois surtout deux, de
ces paradoxes.
Tout d'abord, il y en a un pour les scientifiques... et je me tourne
vers monsieur André Collet, qui est chimiste à l'ENS et
qui collabore avec Rhône-Poulenc. Pour lui, et pour tous les chimistes,
les molécules de vanille -vanilline artificielle ou naturelle-
sont exactement les mêmes d'un cas comme dans l'autre. Pourquoi
faire un distinguo entre une molécule naturelle et une molécule
artificielle... ça n'a pas de sens, monsieur va nous en parler
tout-à-l'heure. C'était le premier paradoxe.
Plus généralement, je crois que si on essaie de se demander
pourquoi il faudrait respecter une "sagesse" de la nature,
on tombe sur des paradoxes que déjà Stuart Mill, philosophe
du siècle dernier, avait bien montrés. Je le cite: "Le
mot "nature" a deux sens principaux. Ou bien il dénote
le système total des choses.. donc tout. Ou bien il dénote
les choses telles qu'elles seraient en dehors de toute intervention
humaine. Dans le premier sens, la doctrine qui recommande à l'homme
de suivre la nature est absurde puisque l'homme ne peut faire autrement."
Et en effet, puisque l'homme fait partie de la nature, tout ce qu'il
fait est de cet ordre. Mill continue: "Dans le second sens, la
doctrine qui recommande à l'homme de suivre la nature, c'est-à-dire
de prendre le cours spontané des choses pour modèle de
ses propres actions volontaires, est irrationnel et immoral. Irrationnel
parce que toute action humaine consiste à changer le cours de
la nature ainsi défini, et toute action utile, à l'améliorer.
Immoral car le cours des choses est plein d'événements
qui sont unaniment jugés odieux quand ils résultent de
la volonté humaine.". Ici on peut prendre pour exemple le
cyclone Mitch, en Amérique Centrale: c'est clair que c'est très
naturel mais pas spécialement bienvenus pour les habitants. Nous
allons donc parler un peu de la philosophie de la nature, et monsieur
Gabellierie -de la Faculté de Philosophie de- est notre intervenant
pour cela. Cela dit, on pourrait imaginer... est-ce que toute cette
attirance pour le naturel serait juste un leurre, ou le produit d'un
marketing bio particulièrement adroit..? Je pense qu'il y a quelque
chose de plus profond que ça... mais la question va revenir lors
du débat qui va maintenant pouvoir commencer.
Je voudrais juste donner une dernière piste de réflexion
en posant encore une question:
est-ce que notre engouement pour la nature ne traduit pas, plutôt
qu'une fascination simple pour la nature, une méfiance vis à
vis d'excès commis par les techniques modernes -vache folle,
OGM, etc- qui ont occupé les devants de la scène dernièrement..?
est-ce que la transformation du monde qu'engendre la science -et l'homme
a toujours transformé le monde, depuis que l'homme est homme...
est-ce que cette transformation va trop vite ces dernières années..?
Je voudrais maintenant citer le philosophe Augustin
Berque (Philosophe, directeur d'études à l'Ecole des hautes
études en sciences sociales), qui a collaboré au Hors
Série "L'Artificiel" (nov. 98) de Sciences et Avenir
spécial naturel/artificiel. Dans son article il pose le problème
ainsi:
"Notre rapport à la nature n'est pas tant déréglé
aujourd'hui par l'artificialité de l'écoumène que
par le déséquilibre moderne entre ses deux versants, le
technique et le symbolique. Avec la modernité, en effet, la technique
se fonde sur des lois de la nature que la science s'évertue à
rendre objectives, donc étrangères à toute valeur
humaine." (...) "La technique moderne s'est ainsi développée,
d'un côté en transformant la nature de manière accélérée
au rique de la dégrader, de l'autre en construisant un milieu
aliénant pour l'être humain (puisqu'elle n'a plus l'existence
humaine pour référent). Par exemple, aménager un
cours d'eau selon les seuls principes de l'hydraulique et de la rationalité
instrumentale n'a rien à voir avec aménager un paysage,
qui suppose l'existence humaine; ce paysage nous semble alors mutilé."
Voilà qui nous donne une troisième piste, sur le rapport
"naturel-artificiel". Ainsi pourrait-on dire "...qu'on
ne mange pas seulement des molécules, qu'elles soient naturelles
ou artificielles...", qu'on a un rapport à l'alimentation
qui est beaucoup plus compliqué que juste "ingérer
des molécules"...
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LES
INTERVENANTS
René Bally,
Directeur de Recherche au CNRS, Microbiologiste, directeur-adjoint du
laboratoire d'Ecologie Microbienne du Sol (UMR-CNRS 5557) de l'Université
Claude Bernard à Lyon.
Alain Châtelet,
ingénieur chimiste de formation, est Inspecteur Technique Interrégional
(ITI) chargé du contrôle de la répression des fraudes
sur le vin et les spiritueux sur la région de la Grande Bourgogne.
Il est également professeur de législation auprès
d'oenologues en formation à l'Institut de la Vigne et du Vin à
Dijon
André Collet,
Professeur, directeur du laboratoire "Stéréochimie
et Interactions Moléculaires" (UMR 117) de l'Ecole Normale
Supérieure de Lyon
Emmanuel Gabellierie,
Docteur en philosophie à l'Université Catholique de Lyon
Brigitte Paganelli,
membre de l'Association "Côté Jardin" (jardins
collectifs biologiques) à Villeurbanne
Ouvrages
Alternative Santé - L'IMPATIENT
janvier 98 (241), Dossier "dis-moi ce que tu manges..."
L'artificiel Numéro Spécial de Sciences et Avenir,
novembre 98
Que mangerons-nous demain ?
Numéro 214 de Ca m'intéresse, décembre 98
Risques et peurs alimentaires.
Collectif sous la direction de M. Apfelbaum. Ed. Odile Jacob
Des technologies pour demain.
Collectif sous la direction de Gérard Jorland. Ed. Seuil. Coll.
Points Sciences
Lexique et notes
(Les déf. * sont extraites du Petit Larousse Illustré,
ed. 98)
MILL (John Stuart) *
Londres 1806 - Avignon 1873 -. Philosophe et économiste britannique,
fils de James Mill. Partisan de l'associationnisme, il fonde l'induction
sur la loi de la causalité universelle. Il préconise une
morale utilitariste et se rattache à l'économie libérale
(Principes d'économie politique, 1848 -. L'Utilitarisme, 1863).
*
ECOUMENE ou OECOUMENE*
[ekumen] n.m. Relation biologique, technique et symbolique de l'humanité
à l'étendue terrestre. (déf. donnée dans le
Hors Serie Sciences & Avenir, oct.98) -retour au kaftifik
DEXTROGYRE *
adj. [lat.dexter, droit, et bas lat. gyrare, faire tourner] CHIM. Se dit
des composés qui font tourner la plan de polarisation de la lumière
dans le sens des aiguilles d'une montre (par ex. le glucose).Contraire
: Levogyre.
JONAS (Hans)*
Monchengladbach 1903 - New Rochelle, Etat de New York- 1993 - Philosophe
allemand installé aux Etats-Unis. Il analysa les conséquences
du progrès scientifique. Il propose dans le Principe responsabilité
(1979) une éthique de la responsabilité envers les générations
futures et envers la nature
Pour accompagner ses voeux de BONNE ANNEE, la ouaibbpagineuse vous offrait
ce... PETIT extrait d'un petit livre d'un GRAND auteur GRANDEMENT conseillé
:
" C'était en un temps où les aliments les plus simples
recelaient des menaces insidieuses et relevaient de la fraude. Il n'était
pas de jour où le journal ne révélait des choses
épouvantables à propos du panier de la ménagère:
le fromage était fait de matière plastique; le beurre, avec
des bougies; dans les fruits et légumes, le taux d'arsenic des
insecticides était plus élevé que celui des vitamines;
les poulets étaient engraissés avec certaines pilules synthétiques
qui pouvaient transformer en poulet ceux qui en mangeaient une cuisse.
Le poisson frais avait été pêché l'année
précédente en Islande, et on lui maquillait les yeux pour
qu'il parût de la veille. Une souris, dont on ne savait pas si elle
était vivante ou morte, avait été découverte
dans un bidon de lait. Des bouteilles d'huile ne coulait point le suc
doré des olives, mais de la graisse de vieux mulets opportunément
filtrée. A son travail ou au café, Marcovaldo écoutait
tout cela et, chaque fois, il avait l'impression que le sabot d'un mulet
lui martelait l'estomac ou qu'une souris courait dans son oesophage. Chez
lui, quand sa femme Domitilla revenait de faire son marché, la
vue de son cabas, qui le réjouissait tant autrefois, avec les céleris,
les aubergines, le papier rêche et poreux des paquets de l'épicier
et du charcutier, lui inspirait maintenant la même crainte qui si
des présences ennemies s'infiltraient au travers des murs de son
logement. "Tous mes efforts, se promit-il, devront tendre à
pourvoir ma famille d'aliments qui ne soient pas passés par les
mains suspectes des spéculateurs."(...)
extrait de "Marcovaldo" d'Italo Calvino - texte du Printemps
.13 (Là où le fleuve est le plus bleu)

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