
Perturbateurs hormonaux : la fertilité en danger ?
Lundi 27 avril - 18h45 à 20h45
Café de la Cloche- 4, rue de la Charité - 69002 Lyon
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Des milliers de substances sont capables de chambouler les fonctions hormonales, notamment celles qui régulent la reproduction. Air, eau, sol, produits de consommation courante, ces perturbateurs sont présents tout autour de nous. De quels composés s’agit-il ? Où sont-ils ? De quels méfaits sont-ils suspectés ? Pour faire le point sur ce sujet qui fait polémique, l’Association Mille et une Sciences a invité le 27 avril quatre spécialistes à débattre avec le grand public. Un échange sans non dit.
Des alligators mâles aux organes reproducteurs féminisés. Des poissons hermaphrodites ne reconnaissant plus leur compagne en période de frai. Des fils et des filles d’agriculteurs présentant un taux accru de malformations génitales. Des hommes avec des spermatozoïdes en chute libre… Les perturbateurs endocriniens sont soupçonnés de faire les ravages les plus divers sur les systèmes hormonaux, notamment ceux qui contrôlent la reproduction animale et humaine. Entre peurs irrationnelles et risques véritables, qu’en est-il vraiment ?

Jeanne Garric, Michel Pugeat ont répondu aux interrogations du public. (Photo: Alexandre Montagne)
Composé de différentes glandes sécrétrices comme la thyroïde, l’hypothalamus, le pancréas, les ovaires ou encore les testicules, le système endocrinien agit dans l’organisme en produisant des hormones. Une fois véhiculées par le sang jusqu’à leur organe cible, les hormones en régulent l’activité. « Les perturbateurs endocriniens sont des molécules extérieures qui entrent dans l’organisme et influent sur le système endocrinien, en modifiant la production d’hormone, bloquant leur métabolisme ou encore en interférant sur leur mécanisme d’action » explique le Professeur Michel Pugeat¹, invité au débat.
A ce jour, plus d’un millier de substances sont suspectées être des perturbateurs endocriniens ! « Ils sont omniprésents dans notre environnement : eaux de rivière, nappes phréatiques, sols, fruits et légumes, emballages alimentaires, crèmes cosmétiques, bouteilles ou biberons en plastique, canettes, couches pour bébé…» déclare Cécile Cren² du CNRS. « Ce sont des plastifiants, des pesticides, des PCB, du bisphénol-A, des phtalates, des hormones de synthèses, du parabène…» Parmi eux, certains miment ou bloquent l’action des hormones sexuelles et interfèrent avec le fonctionnement et le développement du système de reproduction des êtres vivants en les imprégnant à l’état embryonnaire.

Le public a pu poser toutes ses questions, sans restrictions. (Photo: Alexandre Montagne)
Micro-pénis des alligators
Le lien entre ces molécules et un disfonctionnement de la fertilité animale est établi pour la première fois en 1995 par Lou Guillette* et son équipe en Floride. Après la contamination accidentelle du lac Apopka, par une grande quantité d’insecticides dont le DDT, la population d’alligators s’est mise à chuter de façon massive, la natalité aussi. Et ce malgré la dépollution du lac. Les scientifiques en trouvent la cause : les mâles présentent un pénis réduit de 25% et un déficit important de testostérone. Ils sont devenus stériles. Le même résultat est obtenu en laboratoire en déposant une simple goutte de ces substances sur la coquille d’œufs d’alligators ! Preuve est faite de l’effet nocif de ces « pseudo-hormones » sur le fœtus au stade prénatal.
Air, eau, sol contaminés
« Depuis, d’autres preuves de l’activité des perturbateurs endocriniens sur la fertilité animale ont été apportées » précise l’écotoxicologue le Dr Jeanne Garric³ du Cemagref. Cela va des mollusques femelles qui développent des micro-pénis au poisson qui confond ces substances avec les phéromones de la femelle et qui a donc du mal à retrouver sa compagne pour se reproduire. Jeanne Garric poursuit : « Les effets de ces molécules peuvent être très différents selon les espèces et leurs sensibilités aux perturbateurs endocriniens ». Ainsi, les conséquences de ces perturbations hormonales peuvent aller d’une légère baisse du taux de reproduction à la modification de la diversité des populations.

Cécile Cren, l'un des quatre intervenants, répondant aux nombreuses interrogations. (Photo: Alexandre Montagne)
Mâles en péril
Qu’en est-il chez l’homme ? Depuis 25 ans le monde médical constate des syndromes pouvant induire une réduction de la fertilité : une baisse de 40% du nombre de spermatozoïdes et de leur qualité**, une fréquence accrue de cancer des testicules, relativement rare tout de même… S’ajoutent à cela de plus en plus d’anomalies observées sur l’appareil génital des petits garçons : cryptorchidie (non descente des testicules), micro-pénis, hypospadias (mauvaise position du méat urinaire qui au lieu d’être au bout du pénis, se situe en dessous, défaut parfaitement opérable). Enfin, de plus en plus de couples consultent pour des problèmes de fertilité…
La faute aux perturbateurs hormonaux ? Prudent, le Pr Jean-François Guérin⁴ répond : « Quelques études ont mis en évidence l’effet de pesticides sur la fertilité humaine. Et de très récents résultats ont également montré l’implication de plusieurs perturbateurs endocriniens sur la baisse du taux de testostérone et sur le disfonctionnement de cellules dans des testicules cultivées in vitro. Mais quant à prouver que les perturbateurs endocriniens sont clairement en cause dans la baisse de la fertilité humaine et du nombre de spermatozoïdes, c’est beaucoup plus compliqué que cela, vu que de nombreux autres facteurs environnants peuvent influer ».

Les échanges conviviaux, entre le public et les spécialistes (ici, Jean-François Guérin), ont continués bien après le débat. (Photo: Alexandre Montagne)
Des bombes à retardement
Pour étudier l’effet précis de ces perturbateurs sur les animaux de laboratoire, il suffit de tester des doses connues de substances et d’évaluer les « dégâts » induits. Sur l’homme, une telle approche est impossible, il faut passer par l’épidémiologie. Pour une population donnée, les scientifiques mesurent le taux de perturbateurs hormonaux dans l’urine et le sang et regardent les troubles de la reproduction ou les maladies potentielles. Ils réalisent des extrapolations par rapport aux effets prouvés chez l’animal, mais les liens entre infertilité humaine et perturbateurs hormonaux ne sont pas encore sûrs… De plus, les tests portent sur l’effet de produits isolés, à court terme et en concentration assez élevée. Quid des effets synergiques de ces perturbateurs endocriniens, à long terme et à faible dose, sans parler de l’effet cocktail avec les autres produits environnants ? Les connaître est devenu une urgence, les proscrire aussi ! De REACH au Grenelle de l’environnement en passant par les mesures de réduction des pesticides et des toxiques suspectés, la chasse aux perturbateurs hormonaux est lancée…
Fanny Blondin
et Marie-Françoise Villard
¹. Michel PUGEAT, Professeur d’endocrinologie, Université de Lyon, Hospices Civils de Lyon
². Cecile CREN, Chargée de recherches, Service Central d’Analyse du CNRS
³.Jeanne GARRIC, Directrice de recherches, Laboratoire d’Eco-Toxicologie du Cemagref
⁴.Jean-François GUERIN, Professeur de Biologie de la Reproduction, Université de Lyon, Hospices Civils de Lyon
(*) Référence : Guillette LJ Jr, Crain DA, Rooney AA, Pickford DB: 1995. Environ Health Perspect 103:157–164
(**) En 20 ans, le taux de spermatozoïdes par millilitre de sperme a chuté de 40% en passant de 89 millions à 60 millions. (P. Jouannet, Etude Inserm-CECOS de 1973-1992). Le taux de spermatozoïdes moins motiles et malformés est passé de 26% à 44% entre 1952 et 1973 (Etude Danemark)
Ouvrage conseillé:
« L’homme en voie de disparition » de Theo Colborn (Edition Terre Vivante)
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